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Bail dérogatoire, bail précaire, occupation précaire : quel contrat court choisir (et comment éviter la requalification)

Polina BarakovaPar Polina Barakova··10 min de lecture
Illustration : boutique éphémère sous auvent, horloge et calendrier de trois ans — le bail dérogatoire, un contrat commercial à durée limitée

Vous n'avez pas besoin d'un engagement de neuf ans. Vous voulez tester un emplacement, ouvrir une boutique éphémère, ou occuper un local en attendant des travaux ou une vente. Pour cela, le droit offre des contrats courts : le bail dérogatoire, souvent appelé bail précaire, et la convention d'occupation précaire. Tout le monde confond ces deux outils, alors qu'ils n'obéissent pas aux mêmes règles. Et leur maniement approximatif produit toujours le même accident : la requalification en bail commercial 3-6-9, neuf ans d'engagement et une indemnité d'éviction à la clé. Le bon contrat se choisit en quelques questions ; encore faut-il les poser avant de signer.

Bail dérogatoire, bail précaire, occupation précaire : de quoi parle-t-on ?

La confusion de vocabulaire est la source de la plupart des erreurs, alors autant la dissiper d'abord.

Le bail dérogatoire est un contrat de courte durée, d'au maximum trois ans, par lequel bailleur et locataire choisissent d'écarter le statut protecteur des baux commerciaux : pas de droit au renouvellement, pas d'indemnité d'éviction à la sortie. « Bail précaire », « bail dérogatoire », « bail de courte durée » désignent ce même contrat, prévu par l'article L.145-5 du Code de commerce.

La convention d'occupation précaire est autre chose. Malgré son nom, ce n'est pas un bail : c'est une autorisation d'occuper les lieux justifiée par des circonstances objectives qui rendent l'occupation fragile par nature, comme un immeuble promis à la démolition ou une vente en cours. Elle est définie par l'article L.145-5-1 du Code de commerce : elle échappe au statut « quelle que soit sa durée », à condition que la précarité tienne à des « circonstances particulières indépendantes de la seule volonté des parties ». Contrairement à une idée répandue, elle n'est donc plus une pure création de la jurisprudence : la loi Pinel de 2014 l'a inscrite dans le Code de commerce.

Le troisième terme de la comparaison, c'est le droit commun : le bail commercial 3-6-9, neuf ans, droit au renouvellement, indemnité d'éviction. Tout contrat court mal construit devient automatiquement un bail commercial classique, c'est donc le principal danger d'une rédaction approximative.

Quel contrat court choisir ? L'arbre de décision

La bonne question n'est pas « quel contrat est le plus souple ? » mais « pourquoi l'occupation doit-elle être courte ? ». C'est la cause de la brièveté qui commande le choix.

Si la durée courte est un choix des parties (tester un emplacement, ouvrir un commerce éphémère), le seul outil licite est le bail dérogatoire. Vous ne pouvez pas « fabriquer » une convention d'occupation précaire par la seule volonté commune : la précarité doit s'imposer de l'extérieur.

Si la durée courte est subie, parce que le local est voué à la démolition, qu'une procédure d'expropriation court ou que la vente de l'immeuble ou du fonds de commerce est engagée, la convention d'occupation précaire devient possible, sans limite de durée.

Si l'activité doit durer, le détour par un contrat court ne fait que retarder l'inévitable : c'est un bail 3-6-9 qu'il faut négocier, en soignant ses clauses plutôt qu'en le fuyant.

Comparatif des trois contrats

Bail dérogatoireConvention d'occupation précaireBail commercial 3-6-9
TexteArticle L.145-5 du Code de commerceArticle L.145-5-1 du Code de commercearticle L.145-1 et suivants du Code de commerce
Durée3 ans maximum, baux successifs inclusLibre, tant que dure la circonstance de précarité9 ans minimum
Condition de validitéConclu lors de l'entrée dans les lieux du preneurPrécarité objective, indépendante de la seule volonté des parties
ContrepartieLoyer librement fixéRedevance, en principe modeste (elle signe la précarité)Loyer encadré (révision, plafonnement)
Droit au renouvellementNonNonOui
Indemnité d'évictionNonNonOui
Risque principalRequalification en 3-6-9 (dépassement des 3 ans, maintien dans les lieux)Requalification si la précarité est artificielle

Le bail dérogatoire en pratique

Le régime tient en quelques règles, toutes issues de l'article L.145-5.

Trois ans, tout compris. La durée totale du bail ou des baux successifs ne peut pas dépasser trois ans. Vous pouvez enchaîner un bail de un an puis un bail de deux ans ; vous ne pouvez pas enchaîner deux baux de deux ans. Et à l'expiration des trois ans, les mêmes parties ne peuvent plus conclure de nouveau bail dérogatoire pour exploiter le même fonds dans les mêmes locaux : la porte se ferme définitivement.

Liberté contractuelle à l'intérieur de ce cadre. Le loyer est librement fixé, sans mécanisme de plafonnement. Le dépôt de garantie n'est pas réglementé : en pratique, il représente un à deux mois de loyer, mais rien n'interdit d'en convenir autrement. C'est l'avantage du bailleur : récupérer son local à date certaine, sans indemnité d'éviction, avec un loyer de marché.

Un état des lieux obligatoire, à l'entrée et à la sortie. Depuis la loi Pinel, il doit être établi contradictoirement et joint au contrat ; à défaut d'accord, il est dressé par un commissaire de justice (l'huissier d'hier), à frais partagés par moitié. Ce document, souvent traité par-dessus la jambe dans les locations courtes, devient central en fin de contrat pour la restitution du dépôt de garantie et la preuve des dégradations. Sur la frontière entre l'entretien qui pèse sur le locataire et les travaux qui restent au bailleur, les règles sont les mêmes que pour tout bail commercial ; nous les détaillons dans notre article sur les travaux de mise aux normes.

Une exception : la location saisonnière, qui obéit à sa propre logique et n'est pas soumise aux règles de requalification du bail dérogatoire.

Le piège : la requalification en bail 3-6-9

C'est ici que se joue l'essentiel du contentieux. Il faut comprendre la mécanique pour mesurer le risque : la requalification n'est pas une sanction prononcée par un juge à la demande d'une partie de mauvaise foi. Elle est automatique. Le texte dit qu'un nouveau bail « s'opère » : de plein droit, sans signature ni formalité.

Trois déclencheurs :

  1. Le maintien dans les lieux. Si, à l'expiration du bail dérogatoire, le locataire reste en possession et y est laissé plus d'un mois à compter de l'échéance, un bail soumis au statut naît automatiquement. Un mois, c'est court. Un bailleur distrait qui encaisse un loyer de plus, et le locataire de passage devient titulaire d'un bail de neuf ans, avec droit au renouvellement et indemnité d'éviction.
  2. Le dépassement des trois ans, par renouvellements ou baux successifs.
  3. Le renouvellement exprès ou la conclusion d'un nouveau bail entre les mêmes parties pour le même local après l'expiration de la durée : le contrat a beau s'intituler « bail dérogatoire », c'est un bail statutaire.

La Cour de cassation a durci le trait dans deux directions. D'abord, le locataire n'a même pas besoin d'être immatriculé au registre du commerce pour que le bail statutaire s'opère à son profit (Cass. 3ᵉ civ., 25 octobre 2018, n° 17-26.126). Ensuite, et c'est l'arrêt que tout bailleur devrait connaître, l'action tendant à faire constater l'existence du bail statutaire né du maintien en possession n'est soumise à aucune prescription (Cass. 3ᵉ civ., 25 mai 2023, n° 21-23.007) : le bail naissant du seul effet de la loi, le locataire peut s'en prévaloir des années plus tard. Le risque ne s'éteint jamais de lui-même.

Comment l'éviter ? Par le calendrier. Côté bailleur : ne jamais laisser passer l'échéance en silence. Un congé ou une sommation de quitter les lieux délivré avant le terme du dernier bail dérogatoire manifeste votre volonté de ne pas laisser le locataire en place et le prive de tout titre d'occupation à l'échéance (Cass. 3ᵉ civ., 11 mai 2022, n° 21-15.389). Puis reprendre les clés, dresser l'état des lieux de sortie et, surtout, cesser d'encaisser les loyers. Côté locataire, le même mécanisme se lit en sens inverse : si votre bailleur vous laisse en place au-delà du mois, vous êtes peut-être déjà titulaire d'un bail 3-6-9 sans le savoir. Une position de négociation qu'il serait dommage d'ignorer.

L'échéance approche, ou le délai d'un mois est déjà passé ? Faites qualifier votre situation avant d'agir : les droits en jeu se comptent en années de bail.

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La convention d'occupation précaire : quand l'utiliser

La convention d'occupation précaire n'est pas un « super bail dérogatoire » qui permettrait de dépasser les trois ans. Sa logique est inverse : elle peut durer plus de trois ans, mais seulement parce que l'occupation est objectivement fragile.

La condition tient en une formule, celle de l'article L.145-5-1 : des « circonstances particulières indépendantes de la seule volonté des parties ». Immeuble sous arrêté de péril, local dans l'emprise d'une expropriation, indivision en cours de partage, vente engagée : autant de situations où ni le bailleur ni l'occupant ne maîtrisent la date de fin. La redevance modeste est un indice classique de la précarité ; un « loyer » de marché plein affaiblit la qualification.

Le risque est symétrique de celui du bail dérogatoire : si la précarité est de façade (une convention conclue pour contourner le statut, sans circonstance objective), le juge requalifie en bail commercial. La convention d'occupation précaire est un vêtement sur mesure : elle ne se choisit pas sur catalogue, elle se justifie dossier en main.

Pop-up store et boutique éphémère : quel contrat ?

Le commerce éphémère est devenu le cas d'usage type du contrat court : une marque qui teste un emplacement trois mois, un créateur qui occupe une boutique le temps des fêtes. À Montpellier, les locaux de l'Écusson se prêtent particulièrement à ces opérations de courte durée.

Dans la quasi-totalité des cas, le bon outil est le bail dérogatoire : la brièveté résulte de la volonté des parties (tester, pas s'installer), ce qui exclut la convention d'occupation précaire. Trois points de vigilance concentrent les litiges de sortie :

Pour le bailleur, le pop-up est aussi un excellent usage d'attente : louer court à un occupant tournant, sans jamais dépasser trois ans avec le même preneur, en gardant la main sur le local.

Questions fréquentes

Un contrat court bien choisi est un outil de liberté ; mal rédigé, c'est un bail de neuf ans qui s'ignore. Notre cabinet conseille bailleurs et locataires sur l'ensemble des baux commerciaux, de la rédaction du contrat adapté à votre situation jusqu'au contentieux de la requalification.

Polina Barakova

Polina Barakova

Barreau de Montpellier

Avocate au barreau de Montpellier depuis 2010, co-fondatrice du cabinet Kyros. Originaire de Bulgarie, Polina a suivi ses études de droit à l'université de Toulouse. Après une première expérience aux Antilles, elle reprend en 2013 le cabinet Jure & Facto, structure existant depuis 25 ans, qu'elle intègre au sein du cabinet Tréma Avocats. C'est de la fusion de leurs deux structures que naît le cabinet Kyros. Elle intervient principalement en droit des sociétés et en droit des affaires : création de sociétés, rédaction de statuts et de pactes d'associés, modifications statutaires, cessions de parts sociales, fusions et acquisitions. Sa clientèle est diversifiée : acteurs locaux, TPE, PME et sociétés de plus grande envergure.

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